Chapitre 1 - Quand l'envie d'ailleurs se réveille

L'histoire est celle d'Unique-Forme, traversant une belle crise. A force de reproduire ce que le système attend de lui, la routine l'enchaîne. L'espace de ses pas s'est réduit, au point qu'il piétine désormais dans un cerveau si clos, qu'il a perdu l'envie d'ailleurs. Plus aucun espace pour conquérir ses rêves, qu'il pare d’inaccessible. Un jour, à bout de faire comme si, il rejette tout ensemble. Avec la rupture, le cap lui semble clair: quitter les certitudes qui le conduisent à vivre l’instant par cœur au lieu de s’étonner de ce qui vient, réveiller l’intuition, puiser dans sa vocation, pour avancer de nouveau à grands pas. C’est alors que, marque du destin qui s'immisce sans hasard, Unique-Forme entend au loin l'appel d'un R.O.I., lui aussi à bout de son propre système. Autour de lui, à force de rationaliser et d'optimiser, beaucoup ont perdu le goût du travail. Quant à la nouveauté, il y a belle lurette qu'ils n'en ont vu la queue.

 

Chez le R.O.I., les cerveaux s'encrassent, régulièrement s’épuisent, cette fois à grande échelle, pour satisfaire un gain auquel ils comprennent peu. En retour, les silos gagnent, et nombreux se trouvent enfermés, à penser et agir pareil. Certains minimisent l'impact d'un quotidien où l'envie d'ailleurs s'est perdue en route. «Pas si grave», et «de toute façon, on ne peut pas faire autrement» dit leur aveuglement ordinaire. Peu à peu, la crise conduit pourtant à ce que des voix s’élèvent, entraînant avec elles ceux qui aspirent à penser et agir autrement. Dans son désir d’être sage, le R.O.I. comprend que quelque chose s’échappe à ne courir qu’au chiffre, au contrôle et au résultat. «Et la tendresse, bordel?» songe-t-il parfois... Quant à créer, on n'en parle même plus. Le R.O.I. lance alors l’appel d’un «ensemble plus loin», pour trouver de nouvelles ressources qui auraient l’envie d'ailleurs en ressort. Sans vraiment se concerter, quelques-uns se mettent en route. Unique-Forme s'élance aussi.

 

Sur le seuil de partir, le R.O.I., désireux de soutenir le voyage, remet à chacun une besace vide et une baguette magique. Unique-Forme est interloqué: à quoi cela peut-il bien servir?... «Peut-être qu’aller plus loin demande d’abord de remplir sa propre besace?...», songe-t-il… «Et que d'y croire un peu pourrait aider d'autres ressources à venir?...». Manière de secouer l'autruche qui sommeille au fond de lui, et d'appâter son esprit joueur, qui n'est plus vraiment loin. Quel pari pour se mettre en route?... «Disons que, dans ce voyage, je cherche à entretenir l’envie d'ailleurs pour garder l'étincelle. Et puis je manque de créer... alors qu'ai-je vraiment à perdre?»... Unique-Forme bascule : «Que ce voyage m'emporte au-delà, là où l'ailleurs donne du sens à tout ça!!», énonce-t-il soudain, avant de susurrer du Jean-Jacques Goldman, car sa chanson dit «là-bas».

Chapitre 2 - Quand ça chahute ailleurs

Unique-Forme avance maintenant au gré de ses envies, qui prennent la forme de belles étoiles au loin. Forêt après bosquet, il les perd parfois de vue, bien que chaque nuit, elles reviennent, plus ou moins scintillantes. S’il redoute les lendemains qui déchantent, Unique-Forme se sent désormais libre, sans contrainte et rempli d’ardeur. Des idées plein la tête car au lieu d’être vide, sa besace s’anime dès qu’il tend l’oreille, et les idées rebondissent s’il joue de sa baguette. Le voilà qui dessine ça et là, sur les arbres et au sol. Curieux de ce qui émerge, il se découvre les idées bien claires. «Je serai revenu bientôt!» pense-il. «Que ne sont-ils partis avant?»… «Encore quelques pas et l’étoile est à moi!»… «Je leur dirai: partir ouvre les yeux, c'est si simple de créer!»… Unique-Forme oscille, naïf, d’une certitude à l’autre. Les idées à l’assaut de ce prochain avenir, il ne voit pas le voile qui, peu à peu, enveloppe son regard. A n’entendre que demain, plus rien n’existe autour. La confusion l’enferme. Les émotions se bousculent. Sans-dessus-dessous, Unique-Forme est perdu. La crise est violente, sa tête joue du triangle. De longues heures passent ainsi, dans le tumulte grondant des pensées divergentes. Au petit jour, il se relève fourbu. «Je leur dirai: l’enfer existe, je l’ai rencontré», songe-t-il. «Me redresser» enchaîne-t-il d’une lumière.

 

Alors qu’il s’étire, Unique-Forme prend soudain conscience de l’ennui qui le guette. C'est qu'il a envie d'apprendre, rebondir sur d'autres idées, découvrir de nouvelles choses... D'autres comparses lui semblent indispensables. Par un curieux hasard, le matin suivant, alors que tout est calme, Unique-Forme aperçoit une clairière d’où montent des sons et des rires. «Les voilà!!», s’esclaffe-t-il. Alors qu'il s'approche, un personnage haut-en-couleur s’avance à sa rencontre, et engage la conversation. «Heureux-Chef!», s’appelle celui qui, avec d'autres dans la clairière, s'est aussi mis en marche à l'appel du R.O.I. «Quel drôle de nom!», lâche Unique-Forme, alors vertement remis en place. L'échange reprend pourtant, quand d'autres les rejoignent.

 

Heureux-Chef raconte comment, sous sa houlette, la joyeuse bande s'est laissée porter par la légèreté d'un nouveau monde. Mais les comparses se sont lassés, sans vraiment oser se séparer ni rentrer d’où ils viennent. Depuis, ils vaquent ici et là, traînant une pointe d'ennui comme une couverture sur leur monde. Parfois, des disputes tonnent. Heureux-Chef, dont la stature est altière, sait trouver les mots justes pour y mettre un terme. Centre fugace d’un intérêt qui manque, chaque passage d’étranger devient l’occasion de se fédérer contre lui. L’arrivée d’Unique-Forme n’échappe pas à la règle. Car en fait de rencontre, très vite, sans que personne comprenne vraiment pourquoi, une crise éclate. Subitement, les mots fusent en cri, et le tonnerre remplace la joie. D’un éclair, Unique-Forme grimpe dans ses tours pour se protéger. Heureux-Chef et ses acolytes, amusés, tournent désormais en ronde autour de lui, un brin vocifères. Le temps semble long avant que l’excitation baisse un peu. Considérant enfin la peur qu’ils engendrent, les joyeux drilles s’éloignent, laissant au nouveau le temps de reprendre souffle. Décidément, il les intrigue, ce nouvel être sorti de nulle part.

Chapitre 3 - A nos inconnus

Unique-Forme reprend lentement ses esprits. «L'autre est-il à ce prix?», regrette-t-il. Envie de repartir, retrouver l'écorce des arbres sur lesquelles il sait son trait s'épanouir. Mais voilà qu'Heureux-Chef s'approche encore, lui proposant de rejoindre une de leurs réunions festives. Assise en cercle, la petite troupe devise de concert. L'arrivée d'Unique-Forme bouscule les habitudes. La peur de l’autre cache pourtant l’envie de s’entendre, sous des jeux qui chahutent en tous sens. Au fil de l'échange, la rencontre sous l’arbre devient l’occasion de mettre à plat ce que le uns et les autres cherchent dans le voyage. Car chacun a besoin de revenir à ce qui l'a conduit là, peut-être pour donner du sens à tout ça. Unique-Forme ose : «Si nous sommes tous tirés par l'envie d'ailleurs, lesquels d'entre nous sont-ils vraiment partis pour créer?»... «Bas les masques!», continue-t-il. «Je veux bien parler le premier, puisque je suis venu vous chercher». Ces paroles sonnent le 'la' d'un cercle qui enfin, se découvre. La rencontre prend place, au point que la troupe a rapidement des étoiles plein les yeux.

 

Les jours qui suivent, l'ensemble poursuit son chemin, soudé par les échanges. Unique-Forme et Heureux-Chef devisent aussi de concert, parlant couleurs, lignes et musicalité. Quand d’autres participent, ils ajoutent une tonalité aux perspectives que les deux partagent. Mais concentrés sur leurs propres échanges, Unique-Forme et Heureux-Chef marchent sans vraiment prendre soin d’eux. A dire vrai, les étoiles les intéressent moins désormais, que la curiosité qu'ils trouvent en chemin. Et voilà qu'une fois encore, le monde s’éloigne lentement autour, au point que chacun avance maintenant en bande à part. Bientôt, le sens devient confus, avec un nouveau voile posé sur l'exploration. Beaucoup le dénient d’un pompeux «ça ira». Il n'empêche. Subrepticement, les étoiles sont maintenant cachées par ce qui semblerait un dragon... Personne ne l'a vu venir, ni ne comprend ce qu'il fait là. «On a dit quelque chose qu'il fallait pas?...» tentent certains. «j'en sais rien...», répondent d'autres. Quelques-uns constatent maintenant que le dragon surgit chaque fois que les diversités du groupe s'agacent et se bousculent. D'ailleurs, les étoiles scintillent dès que la bande marche bien. «ça veut dire quoi, marcher bien?...», songe alors Unique-Forme. «Peut-être qu'il s'agit aujourd'hui d'embarquer à plusieurs?...», évoque en même temps Heureux-Chef. Il est vrai que, dans le cahin-caha, des questions reviennent, insistantes. «Quel sens donnons-nous à ce qui nous emporte loin?»... «A quel point l’envie est-elle à ce prix?». Les mots du R.O.I. reviennent comme une lumière, maintenant qu’à plusieurs, ils sont presque à l’arrêt: «Ensemble plus loin», a-t-il lancé sur le seuil du départ. Voici le temps venu d’une étoile commune. Et pour cela, s'atteler à construire une route décidée collectivement. Réunir les besaces, mixer les baguettes, poser les bases d’un nouveau voyage.

 

Unique-forme propose à ses compères de se réunir encore: «De quoi avons-nous tous si peur? Comme vous, j’explore en quête de l’étoile, et cherche la voie royale pour y parvenir à bon prix». Chacun alors se regarde, semblant se découvrir pour la première fois. Les idées fusent. La joyeuse bande se sent devenir porteuse. Quant émerge une proposition pour avancer autrement : «Et si nous suivions vraiment les envies pour lesquelles nous nous sommes mis en route?...»... «En veillant aussi à ne pas nous perdre?...»... «Et si nous gardions chacun l'œil sur une partie de la marche?»… «Et s'il s'agissait de nous guider nous-mêmes, avant de suivre l'appel du R.O.I.?»… Les langues encore se délient. L’un exprime combien il se sent seul à l’arrière, un autre revient sur ce qu’il aimerait que son étoile accomplisse. Surtout, chacun confie, un brin vulnérable, avoir tellement envie d'ailleurs, et d'en tirer partie... Ainsi partagées, les envies gagnent en consistance. La conquête vaut bien ça.

Chapitre 4 - Quand ils attrapent le Graal (plutôt que la grosse tête)

Depuis que l'ensemble marche autrement, il avance joyeusement, porté par ses rêves d’étoiles. D’autres rejoignent parfois l’avancée, et s'acclimatent avec plus de succès. L’air est frais, la bise légère, les arbres ouvrent la marche. Plus les membres échangent, plus l’exploration s’affine, au rythme de percées régulières. Car l’ensemble sait désormais capter une forme d’indéfinissable, au fil d’un chemin qui réserve à chaque jour ses surprises. Après des hivers rudes, la nature se fait à nouveau généreuse. Réalité ou adaptation de l’esprit?... Les compères sont sûrs de peu, tant la dernière crise leur a semblé intense. «Légèreté!» s’écrient-ils souvent. La nuit venue, nos explorateurs trinquent et rient beaucoup, chantant de plus belle pour calmer leurs ardeurs. Car ils voient bien que la nuit s’épaissit, cachant singulièrement leurs étoiles, en haut de la fière montagne qui se dresse maintenant devant eux. D'ailleurs, créer s'avère plus difficile. Déçus, certains affichent cette lourdeur en bandoulière, quand d'autres s'évadent d'un coup de crayon mécanique. Que s'est-il donc passé, pour que l'envie s'échappe encore?... Quelques-uns se regardent de travers, et les mots manquent à l'appel pour traduire l'obscurité qu'ils traversent désormais.

 

Après une nuit agitée, un flash réveille Unique-Forme: «A n'avancer qu'au bon plaisir, nous réveillons l'uniforme qui sommeille toujours en nous...». Sautant de son lit, il comprend: «Dans la routine comme dans l'exploration, les mêmes causes produisent les mêmes effets». Quand l'esprit s'occupe à reproduire, la création s'évade et l'énergie avec. «Je vais leur dire...» songe-t-il encore. S'approchant de ses amis, Unique-Forme leur lance : «Et si nous considérions aujourd'hui ce qui nous rend chacun unique? Si nous osions enfin miser dessus?...» Les sourires vont et viennent, un brin figés avant de se détendre. Unique-Forme poursuit : «La question n'est pas tant de créer, que de jouer avec ce qui nous différencie, pousser nos essentiels, au point d'en faire une marque de fabrique !...». «Car hier, aujourd'hui comme demain, l’autre ne peut reconnaître que ce que chacun donne à voir. Et si le meilleur venait de notre singularité?... Notre ensemble est aussi unique que chacun de nous!!...». Sonné d’une telle évidence, mais la besace remplie comme jamais, Unique-Forme en est maintenant convaincu: la question n’est pas tant de créer, que de le faire en bousculant l'ensemble au-delà. Et de garder une justesse en cela, en forme de gravité légère, pour maintenir le goût d'en rire. Alors, la montagne semble mystérieusement s’abaisser.

 

Dans le groupe, le silence s'installe. Les paroles sédimentent, rebondissent et font écho. Chacun s'éveille au fait qu'une bataille s'annonce, pour laisser émerger l'unicité telle qu'elle est. La marche reprend pourtant, d'un aplomb qui se voudrait léger... Mais les étoiles s'effacent à nouveau, désormais cachées par ce qui semble un piano sans queue. «Ras-le-bol!!...» pensent certains,  «Finissons-en du combat!». Plus le groupe avance, plus les étoiles grossissent et réduisent, selon l’intensité que chacun anticipe de la bataille. A côté du piano, le dragon est revenu. Maintenant, il se dresse, brandissant des comptes du plus haut de sa lance. Le piano s’agite à ses pieds, caillant les paroles du groupe dans des cacophonies lointaines. A mesure que les explorateurs s'approchent, le bruit devient assourdissant. Soudain, l'ensemble comprend: piano et dragon ne sont qu’un leurre, pour détourner le regard des étoiles. Si la bande ose regarder ailleurs pour détacher son regard, les étoiles seront à la clé. Jouer d'autres notes au piano semble salutaire, car le dragon fait alors quelques pas de côté. Mais aucun dans la bande n'en a une pratique suffisante… Pourquoi pas peindre les notes, pour que le piano voit d'autres sons à reproduire?... Unique-Forme, soutenu par ses amis, s’élance. Qui sait si, dans la solitude précédant la clairière, il n’a pas entendu une sonorité nouvelle qu’il saurait peindre maintenant?... L’épreuve dure toute la nuit. Beaucoup y croient, même si la confiance d’Unique-Forme vacille constamment. Au début les pinceaux giclent, et le piano reste obscur. Puis ils s'oublient, et le piano sourit... Quand le dragon, mesquin, simule un grand éclat de rire. Unique-Forme argumente, et le silence l’envahit. Maintenant, il danse, et le piano répond «Tu dors». A chaque fois qu’il renonce, ses amis soufflent : «Ose encore».

Au petit matin, épuisé par cette gamme d'impossibles, Unique-Forme se cabre. Intégrant subitement son envie d'ailleurs, cette foi ardente qui l’a poussé à partir, voilà qu'il peins soudain, aux couleurs de son appel: «Je suis celui qui traduit l'envie d'ailleurs dans l'espace d'une toile blanche». Chacun pressent que l’instant est bien là. Car le dragon se met à danser avec le piano, avant que l'improbable duo s'éloigne, alternant les sonorités joyeuses. Aussitôt, un ardent soleil se révèle. Il éclaire d’un jour nouveau les étoiles désormais intégrées au cœur de tous les explorateurs.

C'est alors seulement qu'ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.